UNE MOITIE D AMOUR

WP_20150212_010 Madeleine aimait beaucoup son mari. Elle l’avait toujours beaucoup aimé et même plus que cela. Cela faisait 20 ans déjà que Madeleine et son mari s’aimaient d’amour.

Ce matin là, quand le mari de Madeleine décida de ne pas laisser son caleçon traîner dans la salle de bains, Madeleine ne se sentit plus de joie, elle adressa presque une prière au ciel pour le remercier. 20 ans qu’elle attendait ce geste, ce respect, cette reconnaissance.

Voilà qui mit Madeleine de bonne humeur pour la journée.

Après le dîner, le mari de Madeleine lui prêta main forte pour la vaisselle, contentant Madeleine plus que de raison.

La nuit suivante, Madeleine nota que son mari ne ronflait pas. Ce grain de beauté qu’elle détestait voir poindre au coin de son nez, affublé d’un poil blanc, avait disparu au matin.  Lorsque son mari se pencha pour lui dire au revoir, il n’oubliait donc plus!, Madeleine nota que cet arrière goût de tabac qu’elle n’aimait pas avait tout bonnement disparu.

Le sourire ne quitta pas Madeleine de la journée, elle virevoltait dans la maison pleine de joie. Voilà que son mari, après 20 longues années d’un mariage heureux grâce à elle, devenait l’homme idéal.

La soirée fût magnifique, Madeleine se réjouissant de cet époux si sage.

La santé du mari de Madeleine se mit brusquement à décliner. Il perdit quelques ongles, ses ongles déformés par les années de travail à l’atelier, ses ongles si laids que Madeleine s’efforçait de ne pas y penser quand il l’a touchait. Il perdit aussi par touffe ses cheveux blancs mais aussi les poils de ses jambes et de son nez.

Un jour il perdit son petit doigt de la main droite, celui qui avait été écrasé par une machine outil et le pouce de son pied gauche, celui qu’il avait cassé lors d’un accident de vélo.

Les médecins n’avaient aucune explication puisqu’il s’agissait ni plus ni moins d’une disparition ne laissant ni trace ni plaie.

Le caractère du mari de Madeleine s’adoucissait cependant d’heure en heure, il n’oubliait plus de dire bonjour et au revoir, veillait à tous ces détails que Madeleine affectionnaient.

Tout ceci taraudait Madeleine qui s’éveilla brusquement, obsédée par la question de savoir ce qui pouvait expliquer ce comportement on ne peut plus inhabituel de son mari. Elle finit par imaginer que son mari avait une maîtresse. Elle le réveilla et, comme à chaque fois qu’elle demandait une explication, son mari leva les yeux au ciel d’un air agacé.

C’est alors que ses yeux disparurent brutalement. Comme s’ils avaient été effacés, gommés. Laissant de chaque côté du nez une peau nette, sans blessure.

Madeleine hurla et son mari entra dans une rage folle. Il se mit à aller et venir tel un animal rendu fou. De sa voix de tête qui avait toujours hérissé Madeleine, il se mit à proférer des injures envers le ciel. Puis le silence se fit dans la pièce, le mari de Madeleine toujours bouche ouverte et butant dans les meubles de la chambre. Aucun son ne sortait plus de cette bouche qui semblait immense à Madeleine, arrêtée là, bras ballants et yeux écarquillés.

Partagée entre un soulagement total et une extrême pitié, Madeleine prit son mari dans ses bras. Ecrasant maladroitement le pied de Madeleine, le pied droit s’évanouit littéralement.

Madeleine mit donc son mari au lit, du moins ce qu’il en restait. Elle s’endormit assise au chevet du lit et découvrit que durant la nuit, c’est le bras gauche de son mari qui, à son tour avait disparu.

Elle réalisa alors qu’elle avait au coin de l’oeil une petite bosse, le film de ces quinze derniers jours passa devant ses yeux rouges et douloureux. Que restait il de ce merveilleux mari que Madeleine avait tant aimé?

Madeleine comprit tout à coup qu’il ne restait de son mari, de Jean son cher et tendre époux, qu’une moitié, une petite moitié de sa personne, de sa personnalité.

Mais quelle moitié!

Madeleine avait obtenu ce dont elle rêvait tant, que tout ce qu’elle n’aimait pas chez Jean s’évanouisse, qu’il change enfin! Madeleine allait désormais s’endormir en rêvant de ce mari imparfait qui lui manquait tant…

Lorsque le réveil sonna et que Madeleine entendit Jean se lever doucement et rejoindre la salle de bain elle soupira d’avoir seulement fait un mauvais rêve. Elle n’avait jamais été aussi heureuse de buter dans le caleçon de Jean négligemment oublié sur le sol de la salle de bain.

MONT BELOUKHA

919021169 928203975 909093785 909094093

J’entends depuis des années qui me semblent des siècles, ma mère psalmodier les vertus du travail, d’une vie de droiture, les valeurs de la famille.

Elle sera morte sans me voir marié, mais elle l’ignore ou feint de l’ignorer.

Elle prie sans cesse.

Elle ne prie pas pour que son fils soit heureux ou en bonne santé. Elle prie pour avoir un fils normal, du genre du fils de la voisine.

Elle est affligée par ma petite maison à la campagne, isolée et posée au milieu de sa prairie à perte de vue. Elle l’est tout autant par mon appartement du quartier latin, toujours occupé par une foule d’amis avinés.

Maman se croit maudite parce que je suis heureux, tel que je suis, serein.

Lorsque j’étais petit, mon oncle m’avait emmené à la fête foraine, où je m’étais gavé de pommes d’amour et de barbe à papa avant de vomir généreusement dans les montagnes russes. Je me souviens de la ville, d’en haut, perché dans la nacelle ; La fête, la musique, les lumières surtout, les stands se succédant et offrant tous l’espoir d’un plaisir d’accès facile.

Pour quelques pièces vous décapitez un homme politique, vous gagnez le gros lot, vous goûtez au sucre de l’existence.

Je n’ai jamais très bien compris ce qui rend les hommes si tristes.

Pourquoi chercher une femme quand on a toutes les femmes ? Pourquoi chercher la fortune dès lors que l’essentiel est offert ? Pourquoi vivre dans la convention puisque que vous pouvez compter sur tous les autres pour cela ?

L’été, je caresse des yeux des millions de mètres carrés de peau hâlée, douce et odorante. Cette douceur m’émeut infiniment. Un brin de sueur sous une aisselle fait ma journée.

J’ai passé trois mois sans répondre au téléphone ni ouvrir ma porte. Je me plongeais dans la littérature russe et les échecs ; je lisais la bible.

J’ai visité le monde, plusieurs fois même. Les villes qui grouillent et ne dorment jamais, les villages reculés des montagnes, les étendues salées, sablées, enneigées. J’aime les plages désertées de leurs touristes, les paysages vides. J’aime les métros bondés aux heures de pointe et me laisser emmener par une foule, sans but.

Le monde me réjouit, dans son entier

J’ai lu l’ancien testament, j’ai lu Sade ; avec la même foi.

J’ai mangé, bu, jeuné ; avec le même plaisir.

Pour certain je suis un contemplatif, pour d’autres un hyperactif. Je suis un être de l’excès passionné, l’excès jouissif et je suis un être du néant, de l’apathie absolue. Le bonheur de se gaver jusqu’à la nausée n’a, pour moi, d’équivalent que celui de se vider jusqu’à l’épuisement.

Non je ne suis pas pluriel. Mais suis-je pour autant tenu de me ressembler ?

Le sérieux de l’Homme m’échappe. Il ne m’ennuie pas et je n’en pense rien. Mais il m’échappe. Tout simplement.

Un soir, ou plutôt une fin d’après-midi, je me rendais avec deux amis dans un bordel de Barcelone. La journée avait été torride. Le soleil sur les pierres blanches de la ville, les femmes racées au sang bouillonnant, les tapas et les alcools avaient aiguisé nos sens.

J’ai immédiatement su que ces lieux dits « de débauche » seraient pour moi une seconde maison, sinon la première.

Je ressentais le même élan qu’à la fête foraine, cette même respiration, cette même ouverture du cœur. Les femmes étaient des stands où toutes les sucreries du monde étaient exposées, les prouesses de leurs corps rappelaient les manèges entêtants.

Le cadre damassé de rouge, les seins et les fesses nus et offerts : alcool, nourriture, tout y était prêt pour la fête et la perversion, la promesse de plaisirs infinis et faciles.

Après quelques verres mes amis se précipitaient dans les chambres, à deux, à trois….je traînais au bar, un whisky sec à la main, les corps des naïades tarifées frottant mon dos, mes cuisses. Je les éconduisais une à une, plein de la seule promesse de ce qui ne pouvait pas ne pas arriver et de ce moment où le désir peut se dénouer, où il est à son apogée et où rien ne peut en empêcher l’assouvissement. J’appréciais cet état comme suspendu, le petit train du manège au plus haut des rails, qui marque un arrêt juste avant de plonger dans la descente infernale.

J’errais dans les salles communes destinées à l’amour collectif, j’humais les odeurs mêlées et suaves des encens, des alcools et des corps.

Je montais finalement avec Anita.

J’aime les prostituées. Pas pour le sexe rapide qu’elles donnent. Mais pour la possibilité du silence, la simplicité du rapport. Nul besoin de vous expliquer, vous livrer, vous justifier. Je n’ai, pendant des années, connu que ces femmes que je n’avais pas à séduire.

Anita fut d’abord surprise que je repousse ses avances, et, comme il est d’usage dans la profession, elle insista un peu, pour la forme, incapable qu’elle était de profiter de l’occasion. Mais elle finit par s’allonger sur le lit, tandis que je prenais un bain, la défense Loujine à la main.

Un long temps s’écoula.

Lorsque je retournais dans la chambre, elle était allongée sur le flanc. Je ne voyais que son dos. A bien y réfléchir je ne voyais d’ailleurs pas nettement son dos, puisque seule la lumière du chevet opposé éclairait la pièce.

J’apercevais la blancheur de son flanc, le rebond de la hanche, dans la pénombre de la pièce.

Elle était nue. Non pas offerte et vulgaire, mais étendue sur le côté, les genoux légèrement repliés. Et dans le relâchement du sommeil elle pesait de tout son poids sur le lit mou.

Sa beauté m’a assis, là, dans ce lieu d’une sexualité mécanique, dans cette alcôve douillette et ostentatoire.

Non pas sa beauté particulière, mais le beau. Comme la ville vue d’en haut et illuminée de ses atours festifs, ce corps sans apprêt, ce seul corps, dans sa simplicité et son dénuement, me semblait incarné le Beau.

Son souffle régulier était audible dans le silence de notre fatigue.

Je n’avais pas envie de me servir devant ce buffet livré à ma concupiscence ; j’ai toujours aimé refuser le plat servi durant le banquet, prendre sur moi, me contrôler. J’ai toujours vu dans cette maîtrise de l’envie le véritable respect envers le créateur par l’exercice de notre libre arbitre.

Elle endormie, moi éveillé admirant la perfection de la création, dans le silence à peine dérangé par nos respirations, je restais là, peut être pendant plusieurs heures, sans bouger. Assurément l’intensité du moment était pour moi décuplée dès lors que je savais mes amis affairés dans la chair.

Lorsqu’au petit matin nous rejoignîmes notre hôtel, ils prolongeaient leurs orgasmes de bête en en narrant les plus petits détails. Je restais silencieux et, tout comme ma mère, mes amis étaient désappointés, désarçonnés et même suspicieux à mon endroit ; leur morale réprouvait mon impuissance, d’autant que je me refusais à toute explication.

L’essentiel, cependant, me semblait contenu dans ce dos, dans le silence de son sommeil profond, dans le refus de la facilité à laquelle nous n’avions pas cédé. Peut-être qu’un lien s’était tissé ; probablement pas.

Ce souvenir intensément troublant cohabite en moi avec celui de la fête foraine, ils m’emplissent tout deux d’un sentiment d’absolu.

LE MIROIR AUX ALOUETTES – PART II – CLARA PASSEE DE L’AUTRE COTE DU MIROIR

WP_20141202_076 La gracieuse Clara ferma les yeux avec lenteur. D’abord, il s’était approché. Elle avait senti un léger déplacement de l’air, puis avait perçu un parfum musqué, mêlé de sueur, puis la chaleur du corps après l’effort.

Ce soir, Clara avait voulu une démonstration de force, ce genre de chevaleresque enlèvement qui, indubitablement menait une femme au déshonneur. Elle trépignait donc d’impatience depuis le coucher, l’entrejambe affolé par la perspective de ce viol programmé auquel elle avait consenti par avance, comme pour mieux incarner son personnage.

Elle avait voulu se masturber avant l’arrivée du maître d’armes, son complice, son excitant complice, pour mieux lui résister, pour n’avoir pas envie de lui, pour lutter dans la mise en scène convenue. Car il fallait que ce fut violent et vigoureux, ce viol, cet enlèvement, ce déshonneur qui enfin, allait la libérer de sa vie pendulaire.

Lorsque la main gantée se posa avec violence sur sa bouche, elle étouffa de surprise non feinte. Les bras robustes la soulevèrent sans effort, bâillonnée et saucissonnée dans sa robe de nuit. D’un mouvement brusque, il la posa à dos de cheval ,tel un sac sans vie, puis parti à bride abattue dans le tumulte de la maisonnée éveillée par le combat.

Son ventre cognait les muscles du cheval, sa poitrine cognait ses flans, elle vibrait au mouvement de la course tandis que la main du maître d’armes, une main sanglante et tâchée de la mort des sentinelles du château, la tenait fermement serrée entre les jambes écartées, entre ces jambes, là, tout contre le sexe durci dont la vigueur semblait avoir redoublé grâce à la furieuse bataille.

Il aurait dû la jeter à terre et la prendre, là, elle le lui dirait bien à l’occasion. Mais le maître d’armes ne se déperdit pas tout à fait de son noble statut et ne la prit pas comme le hussard qu’il incarnait.

Une fois posée à terre cependant, elle ne regretta rien du scénario imaginé pendant ses longs après-midi de sage broderie.

Sans la libérer des entraves du vêtement, ni desceller sa bouche, il la mit face contre l’herbe tendre du champ et ne dénuda que son généreux postérieur. Crachant dans sa main gauche dégantée, il écarta les larges fesses et pénétra sans autre forme de procès dans l’anus vierge de la chaste Clara.

Cela non plus n’était pas prévu par le scénario, elle n’omettrait pas non plus de le lui dire, mais pour l’en féliciter, tant la douleur fut vite transformée en vibration jusqu’à l’orgasme dévastateur. La vaginale Clara découvrait, à l’occasion de ce rapport volé, que la profondeur de ses entrailles habitait les plus intenses promesses, de celles que l’on aime à rappeler souvent.

Mais la vigueur de l’homme, repue du sang répandu et de l’adrénaline répandue dans ce sang, n’eut que quelques mouvements de va et vient à infliger à son sexe encore brandi pour assurer le second service.

Il retourna donc sans hésitation une Clara toujours retenue par sa robe, écarta grand ses jambes, qu’il enroula autour de son cou, soulevant au plus haut le bassin large pour s’engloutir au plus loin du vagin accueillant, avec une force peu commune.

Clara n’avait pu résister à l’assaut précédent, prête à étouffer et parfaitement immobilisée dans sa camisole improvisée.

Lors de celui-ci, elle se dandina, tenta de hurler, agita ses bras collés à ses flancs, fit son possible pour lutter, assénant coup de pieds et de tête vers la lourde silhouette. Mais, loin de s’épuiser son corps se fortifiait à chaque mouvement, sa détermination l’éveillait, elle sentait une vie dévorante couler en elle. L’homme ne la saisissait que plus vigoureusement, s’agrippant à ses hanches puis à ses seins, la retenant du coude et arquant son corps vers elle pour ne pas être évacué du vagin glissant.

Car à aucun moment l’excitation de ces deux-là ne faiblissait, ni les coups, ni les ruades de la belle Clara n’avait raison de l’érection fascinante du maître d’armes, dont le sexe s’était transformée en lame implacable.

Après quelques minutes de ce manège infernal, le maître d’armes se décida de résoudre, finalement, ce combat par un soufflet du revers qui aurait assommé Clara en d’autres temps. A demi inconsciente, l’esprit moins clair et plus enclin à la frayeur désormais, Clara sentit couler entre ses seins une sueur glaciale qui mit fin au flux de cyprine et assécha brusquement le nid douillet où s’agitait l’épée du maître.

Enfin tu as compris rugit-t-il vers une Clara prise de panique. L’effroi aurait pu répondre de son plaisir mais violée pour violée Clara ne voulait rien rater du spectacle et c’est dans un vacarme, assourdi par son bâillon, qu’elle râla de plaisir lorsqu’il déchargea en un soupir au fond du vagin spasmodique.

Il rit d’un rire enfantin en défaisant la robe. Tu as eu peur, hein, dis-moi ma belle. C’était réaliste ce revers de la manche!

Demain, nous baiserons dans le parc, pendant la promenade de la cour de mon époux, sous le nez de ses courtisans, sous son nez, en plein jour. Ah, oui, nous irons en enfer pour tout cela.

Clara s’était couchée après que Morgan eut défait ses lourdes nattes, elles avaient babillé, évoqué encore et encore le maître d’armes et ses chastes baises-mains. N’y tenant plus Clara avait mis en elle le lourd bâton de pèlerin qu’utilisait son père à Compostelle.

Ce scénario du viol avait bien marché, elle avait joui plus vite que la veille, mais le bâton dru y était peut-être pour quelque chose. Elle le réutiliserait demain, elle en parlerait à Morgan. Elle garderait celui du parc pour une autre fois, les nuits étaient longues et froides, elle en aurait des occasions de rêver encore….de broder sur du rien.

LE MIROIR AUX ALOUETTES – PART 1 – CLARA, OU L’ART DE BRODER SUR DU RIEN

WP_20141202_076 La gracieuse Clara ferma les yeux avec lenteur.

D’abord, il s’était approché.

Elle avait senti un léger déplacement de l’air, puis avait perçu un parfum musqué, mêlé de sueur, puis la chaleur du corps après l’effort, enfin, l’humidité des lèvres posées doucement sur le dos de sa main baguée.

Clara était une véritable princesse, une fleur délicate que nul ne brusquait. Campée dans la dignité de son état, elle n’avait jamais esquissé le moindre geste déplacé, de convoitise à l’égard de quiconque.

Le maître d’armes, elle le connaissait depuis longtemps.

Son époux étudiait à ses côtés depuis plus de 10 ans. Aujourd’hui ses trois fils avaient également rejoint son académie réputée. Ils faisaient, d’ailleurs, montre de beaucoup de talent à l’épée.

Des années durant, Clara était passée là, sans rien voir. Jamais, jusque là, elle n’avait ressenti la présence animale du maître au milieu des grincements des fers, ni entendu les froissements de son habit parmi les ahanements des hommes à l’entraînement. Elle n’avait d’ailleurs jamais prêté attention à cette silhouette épaisse, pas plus qu’au timbre grave de la voix, ou à l’éclat du regard noir.

Depuis quelques jours, cependant, le retour de l’académie arrachait à la royale Clara de nombreux soupirs, sagement étouffés dans le col de sa pelisse coûteuse. Tout chez le maître d’armes l’absorbait désormais.

Elle parlerait ce soir à sa camériste, lorsque celle-ci déferait ses lourdes nattes de jais. Elle lui dirait ce baiser, hors des conventions, un baiser humide, à la limite du protocole.

Elle lui dirait aussi le regard qui l’accompagnait ; De ces regards dont le silence est plus parlant que les mots.

Sa condition lui interdisait, bien évidemment, le moindre échange avec le maître d’armes. Et bien que l’homme fut issu de la petite noblesse, il n’en ignorait pas, pour autant, la règle élémentaire de leur temps : Tout les séparerait pour toujours.

Son mariage ne lui apportait plus aucune satisfaction depuis la naissance de ses dernières nées. Après avoir donné 3 fils à son mari, Clara avait accouché de 5 filles, dont la dernière poussait comme la mauvaise herbe. Depuis cette naissance, son ducal époux ne lui portait plus aucun intérêt. Sa noble froideur s’était transformée peu à peu en une distance polie, puis en une indifférence déférente, qu’elle vivait durement, elle qui n’avait jamais eu la moindre estime pour les sentimentaux.

Le temps aidant, Clara se faisait l’impression de moins de sagesse et de sérénité. Son père l’avait mis en garde, au temps de l’amour courtois, sur le mirage des sentiments, sur le danger des émois amoureux. Elle avait souri à cet enseignement, souvent répété, bien ancré dans son statut d’héritière de l’immense fortune familiale.

Une union consentie dans l’intérêt des conquêtes paternelles, avec un homme bon et de bonne naissance avait été l’avènement de son destin terrestre. Elle pouvait désormais quitter le monde, elle qui avait donné à son digne époux plus d’héritiers mâles que de besoin.

Le sort de ses filles était aussi scellé que le sien, sinon qu’elle avait voulu pour elles des époux jeunes, vigoureux et de bonne figure, puisqu’ellei avait eu la chance de s’unir à un homme de quelques mois son aîné au visage avenant et en bonne santé.

Le pas flottant au milieu des tapisseries tendues, l’esprit tout entier absorbé par cette toquade absurde, Clara revoyait mentalement la lourde stature du maître d’armes. Son visage laid, la peau abîmée par la vérole, sa courte taille qu’elle dépassait d’une tête, les déplacements efficaces du corps musculeux mais taurin qui contrastait, pendant les entraînements, avec la belle stature du Duc, souple et léger.

La camériste sourit à l’évocation du chaste baiser du maître d’armes. Morgan, dis-moi, que dois-je penser du comportement du maître d’armes ? Dois-je comprendre de son outrecuidance qu’il a quelqu’émoi à mon contact ? Quel coup du sort que ma folie réponde à la sienne !  Si tu voyais l’intensité de son regard lorsque, discrètement, mes yeux croisent les siens. Et sa manière de se pencher avec respect sur ma main lorsqu’il la baise. Oh, Morgan, voilà bien une surprise que de tomber en amour réciproque pour un homme laid, que je connais depuis toujours. Moi, la sage Clara qui n’ai jamais écouté les sirènes de la chimère amoureuse.

Peut-être devrais-je envisager de lui dire de cesser toutes ces simagrées, que nous devons mettre fin à cette relation contre-nature et certainement ne plus accompagner le Duc, mon époux, lors de ses entraînements.

Ainsi se poursuivirent durant de longs mois les confidences de Clara. Plus intenses furent les doutes lorsqu’elle suspendit ses visites à l’académie, plus intenses ses confessions lorsqu’elle les reprit. Le moindre geste du maître d’armes occupait Clara tout le jour, son plus infime regard occupait ses nuits blanches et Morgan recevait avec douceur et bienveillance les prudes secrets de sa maîtresse en s’étonnant.

Ce qu’un cœur inoccupé est prodigue en rêve, que Dame Clara a l’art de broder sur du rien.

LE PIANO A QUEUE

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L’article s’étalait sur une page de l’édition du 25 mars 2014 de Ouest-Aven : « Un piano à queue de marque Steinway a été retrouvé hier matin,  au sommet de la falaise à Plogoff dans le Finistère . Posé là, sur la lande rase balayée  par le vent, dans un des plus beaux sites de Bretagne, il demeure un véritable mystère pour les promeneurs… »

Christophe et Noémie éclatèrent du rire qu’ils retenaient depuis, au moins, deux lignes et demi. Ils roulèrent sur le lit Queen size de la chambre du Grand Hôtel des Dunes. Ils s’entortillèrent l’un dans l’autre, l’un sur l’autre, l’un sous l’autre et tombèrent à même la moquette épaisse de la chambre emportant la couette puis le plateau du petit déjeuner.

Allongés par terre, emmêlés dans les draps, ils riaient si fort qu’ils couvraient même le bruit de la mer toute proche.

Depuis quelques mois, depuis le 28 novembre 2013, exactement, ils s’aimaient follement, avec passion. Ils s’évadaient durant les pauses-déjeuner, les pauses-café, les pauses-week-end, les pauses-pont, pour se retrouver et faire l’amour.

Ils s’étaient rencontrés dans le métro. Ils étaient, littéralement, tombés l’un sur l’autre

Mais Christophe était d’un naturel moqueur, et même cynique. Il jouait avec les mots, il riait d’un rien, il ne manquait jamais une bonne blague. Jamais sérieux, toujours comédien, il s’esclaffait devant Noémie et ses langues qui fourchent, il s’amusait lorsqu’elle glissait sur ses hauts talons, il avait même ri lorsqu’elle était sortie de la salle de bains vêtue d’un joli déshabillé rose et noir.

Quand Noémie avait voulu lui parler des problèmes que posaient le contrôle fiscal de sa petite entreprise il l’avait coupée, lui intimant de se taire devant le match de l’OM.

Il ne comprenait pas qu’elle fût vexée, pas plus qu’elle fût complexée lorsqu’à quatre pattes il imitait l’homme cherchant désespérément les seins trop petits de sa nymphette.

 

Noémie avait d’abord pris sur elle et tenté de rire. Elle avait même parfois franchement ri de bon cœur. Mais certains jours le cœur n’y était pas. Les jours de stress, les jours de fatigue elle n’avait pas trouvé le ressort intérieur pour accompagner son Christophe et sa corrosive bonne humeur.

D’autres jours, pour un rien, le voilà qui criait au supplice ; pour un doigt à peine écorché par une feuille ou pour un retard dans le virement de ses parents.

Noémie y tenait, à son Christophe et à son esprit mal tourné. Elle avait retenu jour après jour la vérité qui la taraudait. Egoïste et apparemment sans cœur, Christophe était un merveilleux amant et un bien piètre compagnon.

Ils se glissaient des je t’aime au creux de l’oreille à tout moment de la journée. Ils aimaient glisser l’un sur l’autre à tout moment de la journée. Ils faisaient de jolis projets, un enfant, un chien, un jardin, un atelier pour Noémie, un salon équipé d’un billard pour Christophe.

Elle couche tôt, lui noctambule, leurs vies se croisaient. Elle végétarienne et férue de Yoga, lui buveur de bière et passionné de foot, ils n’avaient rien à partager.

Envers et contre tous, il fallait mieux en rire, tant tout les séparait.

Lorsque la vie était suspendue, Christophe et Noémie s’amusaient pourtant vraiment furieusement. En mer méditerranée, ils avaient été séduits par la voile et avaient adoré voguer en amoureux, silencieusement, entre les dauphins et les calanques corses.

Loin des histoires de tous les jours, ils avaient aimé le trekking dans les gorges des fleuves espagnols. Ils avaient marché, côte à côte, et bivouaqué au clair de lune, s’éclaboussant dans les rapides.

Sans leurs amis, ils avaient religieusement visité les musées de Florence, s’étreignant paisiblement devant tant de beauté.

Ils avaient joué dans le jacuzzi du grand hôtel des ternes de St Malo, Christophe avait noyé Noémie dans l’eau douce de la Concha alors qu’elle lui descendait le maillot de bains.

De jetés de sable en douche glacée, Christophe avait fait croquer Noémie dans un piment cabri et Noémie salé le café de Christophe.

De grands enfants incapables de maturité.

Noémie s’affligeait, de retour à Paris, luttant seule contre ses ennuis fiscaux, ce grand bébé posé dans son canapé restait absorbé par ses jeux vidéo.

Un sms sur le portable de Christophe jeta Noémie dans le désespoir.

Une certaine Amélie lui confirmait leur rendez-vous de 20 heures, Hôtel de Vinci près de St Germain chambre 315. Sous couvert d’une envie pressante Noémie poussa Christophe sur le lit : ça pourrait marcher.

Les sms d’Amélie se multiplièrent, cependant, de même que les moments de panique de Noémie, transformés en discussions sans fin, en reproches à peine voilés, en protestation non silencieuse.

Les soirées étaient gâchées, les dîners étaient gâchées, les nuits l’étaient aussi. Seules les pauses leur donnaient quelque répit, Noémie n’ayant pas le cœur de ne pas l’aimer, ce merveilleux grand garçon.

Elle ne pouvait plus rire lorsqu’il cherchait ses seins sur le parquet, ni quand il moquait son cheveu sur la langue.

Elle ne parvenait plus qu’à ressasser, sans cesse, la trahison.

Alors que Christophe jouait sur sa PS4 fasciné par le dernier jeu à la mode, Noémie lui demanda tout de go qui est cette Amélie, une brune à seins généreux !? Qui est-elle, ta maîtresse, ta nouvelle amoureuse, à elle aussi tu comptes faire des enfants et acheter une maison avec billard ? Depuis quand et comment l’as-tu rencontrée ? Est-ce que tu l’aimes.

Mais tu es folle ma pauvre fille répondit un Christophe agacé, impatient.

Ne pouvons-nous pas parler de cela un autre jour ? Tu vois bien que je joue !?

Nous sommes libres, ma douce, libres de nos aventures tant nous nous aimons. Ne prends pas tout au tragique mon amour, détends toi nous nous adorons. Nous sommes si heureux, si harmonieux, si naturellement tout l’un pour l’autre. Que peut te faire une passade, une aventure ou deux, une brune une rousse, que peut te faire ce qui ne compte pas pour moi, ni ne te regarde.

Devant les larmes de Noémie, Christophe lui proposa de partir voir la mer, de passer deux nuits à l’Hôtel des dunes de Plobannalec-Lesconil, de monter dans la voiture et d’y aller, tout de suite, sans plus tarder, pour voir demain la falaise de Plogoff. Partir un lundi soir, quelle folie !

Elle pleura tout au long du chemin.

Elle pleura lorsqu’il la glissa sous la douche.

Elle pleurait encore lorsqu’il la coucha gentiment, l’embrassant délicatement sur le front.

Alors il lui glissa Je t’aime Noémie, plus que je n’ai jamais aimé personne, plus que je ne le voudrais, plus que tu ne peux l’imaginer.

Je ne te mentirais pas, et comme au Moyen Age j’implore le ciel pour une ordalie divine. Que je sois maudit ou tuer sur le champ si je mens.

Noémie dans un dernier sanglot lui dit bouche contre bouche, si tu m’aimes, qu’on trouve, demain, un Steinway au sommet de la falaise de Plogoff. Sais-tu mon grand amour que c’est un des plus beaux sites de Bretagne….

SOPHIA, FLEUR DE SAGESSE

WP_20141113_036 (1) De plus en plus souvent on lui passait deux commandes en même temps. Mais pour qui le prenaient ils, ceux qui décidaient de jeter sur terre toutes ces vies humaines ? Il en revenait de moins en moins et l’on en envoyait de plus en plus sur cette petite boule minuscule. Tout ça semblait bien peu raisonnable ;

Il choisit avec attention la première branche du toloyogé dans laquelle il façonnerait ce petit corps. Un garçon lui avait on dit, il le voulait robuste et gracieux.

Il s’apprêtait à choisir la seconde branche, celle destinée à l’enfant femelle, quand son geste fût retenu. Pour les femelles il fallait un bois rond, à gros nœuds souples, et propre à inspirer l’amour.

Il avait toujours essuyé un refus, lorsqu’il avait voulu prototyper ses découvertes. Ceux qui passaient commandes n’avaient jamais voulu entendre parler de changer quoi que ce soit à la règle d’or du sculpteur dans bois que lui avait enseignée son père et qu’avaient pratiquées le père de son père et tous leurs pères avant lui.

Pourtant, qui saurait ? Qui se rendrait compte de quoi que ce soit s’il décidait de déroger à la grand règle ? Pas Lostropo, trop occupé qu’il était à fondre les cœurs, pas Siltyla la poétesse qui découpait les âmes de ses grands ciseaux, pas non plus Ilgirim qui concoctait l’essence de vie.

C’était décidé, il sculpterait les corps des deux enfants dans la même branche de son arbre.

Elmira était menue, minuscule même, non pas chétive car énergique et bien proportionnée, mais elle n’avait jamais atteint la taille des adultes du même âge. Et puis, chaque jour de ses 16 années elle avait ressenti comme un manque, une inadéquation, un mirage – en elle – qui disparaissait à sa compréhension, mais qui toujours et encore émergeait dans sa conscience.

Je m’appelle Jason Wynegarde, lui dit le garçon qui prit place à ses côtés, dans l’amphithéâtre où elle verrait se jouer la sublime tragédie. Il lui tendit une main robuste et chaleureuse qu’elle prit volontiers.

Lorsqu’elle reprit conscience, Elmira ne sentait plus son corps. Il lui semblait flotter, et tout autour d’elle une douce lumière cotonneuse. Ses yeux n’y voyaient plus et ses oreilles ne captaient aucun son ; tous ses sens étaient pourtant comme exacerbés. Tout proche, une forme magnifique et colorée qu’elle ne connaissait pas et qu’elle reconnut cependant.

Jason sentait Elmira flottant à ses côtés, envahi d’un immense sentiment de paix et de joie.

Vite ramenés à la réalité par un spectateur à qui ils dissimulaient la scène, Elmira et Jason prirent place et c’est ainsi qu’ils passèrent ensemble la première heure de leur longue vie commune.

Elmira et Jason auraient dû vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants ; lorsque leurs corps s’effleuraient, que leurs souffles se mêlaient, alors, la moindre cellule de leur enveloppe chantait l’harmonie et leurs âmes parcouraient le cosmos.

Jamais Jason n’avait désiré avec constance le corps d’une femme. Chacun des souffles d’Elmira était destiné à Jason.

Mais Jason était un aventurier épris de liberté. Il voulait être mercenaire. Son cœur de plomb avait été fondu par Lostropo pour équiper un guerrier peu enclin aux sentiments.

Elmira, tout naturellement, avait un petit cœur solide, mais coulé dans l’hévéa le plus malléable qu’il avait pu trouver.

Cent fois Elmira avait fui loin de Jason, le cœur blessé par ses jeux. Mille fois Jason avait repoussé Elmira et ses douceurs.

Depuis 1000 ans, Apra avait imposé la règle à ses ateliers de façonnage. Au départ, il avait semblé efficace pour assurer la reproduction des humains de fendre en deux une pierre et de créer l’homme et la femme dans chacune de ses moitiés. Au vu des trop nombreux drames issus de cette pratique et pour éviter que la guerre de Troie n’ait lieu, il avait paru opportun à Apra d’édicter une nouvelle règle.

Chacune des trois composantes de l’homme devait plus être réalisée dans un matériau unique, qui ne servirait pour aucun autre, dusse t il y avoir un important gâchis.

L’abrogation de cette règle pourrait, aussi, permettre aux femmes de ne plus être considérées comme la moitié de qui que ce soit, créant ainsi un équilibre collatéral qui s’avérait souhaitable au bien de l’humanité.

Lorsqu’il vit flotter ces deux âmes dans un état d’extase évident, Apra se rendit chez le menuisier qui les avait sculptés ; le problème qui se posait était épineux.

Crées dans la même branche, Elmira et Jason resteraient à jamais attachés l’un à l’autre. La maladie les habiterait tous les deux et la mort les emporterait ensemble.

Leurs âmes répondaient à cette impérative connexion grâce au talent de Siltyla. Mais le travail parfait de Lostropo, son talent pour forger des cœurs, avait mis à mal toute possibilité pour ces jumeaux de trouver l’équilibre. Ils n’avaient aucun espoir de s’entendre. Le cœur de plomb de Jason écraserait toujours le cœur de caoutchouc d’Elivra dont les blessures saigneraient jusqu’au prochain baiser, jusqu’au prochain rapprochement des corps.

L’âme taillée pour Jason par Siltyla voyait avec effroi la tragédie se répéter sans pouvoir rien faire dans ce monde. Car en dépit de sa puissance elle n’avait pas de place dans cette vie et devrait attendre la suivante pour agir.

L’essence vitale minutieusement préparée par Ilgirim tentait bien de peser de tout son poids en circulant aussi lentement que possible en Jason lorsqu’il s’éloignait d’Elmira. Mais les efforts conjugués des alliés pour ouvrir à Jason et Elmira les portes du bonheur terrestre restaient vains.

Une vie entière de misère abimerait définitivement l’âme d’Elmira, les brutales fermetures de son cœur risquaient de l’endurcir jusqu’à la fracture et les blocages du flux de son essence vitale mettaient sa santé en danger.

Il y avait urgence à agir ; Apra décida donc de séparer les deux amants.

Enrôlé dans une cohorte en route pour la Gaulle, Jason s’y amusa d’abord follement tuant de nombreux autochtones et épuisant ses nuits de jeux et de femmes.

Un matin toutefois, ses poumons commencèrent à peiner. Il sentait comme un poids de plus en plus lourd sur sa poitrine et son essence vitale s’asphyxiait.

Il se décida brutalement à rejoindre Elmira, la trouvant alitée, amaigrie et sans couleur. Le premier baiser de Jason fit des miracles, si bien qu’Apra ne put que les réunir à nouveau.

Il tenta d’endormir le cœur de Jason et de raffermir le cœur d’Elmira mais rien n’y faisait. Lorsque Jason poursuivait la route que lui dictait son cœur celui d’Elmira était pris en étau et lorsque c’est le cœur d’Elmira qui était aux commandes celui de Jason devenait si dense qu’il était comme arrêté dans son élan.

Apra proposa finalement d’envoyer à Elmira tolérance et tempérance. Son cœur se fit moins sensible, le caoutchouc avait très bien supporté le traitement. Elle ne subissait plus avec excès les multiples absences de Jason et exprimait avec plus de mesure la profondeur de son incompréhension.

Apra les croyait tirés d’affaire mais le plomb se fendillait et Apra essaya d’adresser à Jason la continence. Jason n’était plus le fougueux jeune homme qu’il avait été ; il se battait moins, s’absentait moins souvent, il semblait assagi.

Le cœur de Jason fondu pour ne pas se laisser prendre regagna toutefois vite du terrain.

Jason et Elmira entraient dans leur trentième année quand ils tombèrent tout deux malades.

Une étrange maladie que nul ne sut expliquer ou soigner. Les druides tentèrent toutes les thérapies et gavèrent les époux de tisanes. Les chirurgiens explorèrent, les magnétiseurs magnétisèrent. Les herboristes délivraient potions et onguents. Les augures furent interrogées et tentèrent d’y voir clair mais les tourtereaux dépérissaient inéluctablement.

Elmira disait qu’elle se sentait écartelée. Le corps suivait le cours de la lune, le cœur suivait le cours du soleil, l’âme était taisante, l’essence vitale à la merci des vents. Rien n’attirait plus son attention, , la nostalgie la dévastait, la colère se saisissait de son cœur mou puis elle tombait comme inanimée et sans élan.

Jason se sentait habité. Son âme errait de ci de là entre soleil et ombre. Son corps le ramenait irrésistiblement à Elmira mais son cœur lui soufflait de partir, de s’enfuir, de contraindre ses jambes à s’agiter, elles le démangeaient constamment et son sang bouillait dans ses veines.

Toujours, cependant, lorsqu’ils se caressaient, s’embrassaient, lorsque leurs corps s’aimaient, alors le corps, l’âme et le cœur d’Elmira et Jason étaient à nouveau unis. Cette union ouvrait pour eux la porte de l’autre monde et ils flottaient tous les six ensemble, au centre de l’essence vitale, au début de la vie, au commencement de tout, dans l’infini du ciel. Ils traversaient la voie lactée telles des comètes, tournaient joyeusement autour du soleil, se reposaient au creux de la lune, ils allaient aux confins de l’univers sans effort et ne connaissaient ni limites, ni pesanteur.

Apra croisait leurs visages rassérénés, il sentait leurs cœurs battre à l’unisson, il pouvait reconnaître leurs âmes lumineuses.

Comment faire pour que l’extase des ébats de leurs chaires puisse durer toujours se demandait Apra. Comment amener la paix et l’union entre les six composantes de ces deux êtres. Comment permettre à ces deux écorces de connaître d’autres extases, sans sacrifier les cœurs, jusqu’à ce que les âmes retrouvent l’autre monde.

Apra s’assit, réfléchit nuit et jour, chercha dans l’histoire de l’humanité.

Il prit de nombreuses notes sur les philosophies et les mythologies, étudia la danse, la musique, les arts. Il salua les rituels célébrant la beauté de la vie, fût touché par la dévotion extraordinaire du peuple de la terre. Il mêla tout ce que l’homme avait tiré de son expérience et de la nature, il fit de subtils dosages entre les plus belles créations et finit par trouver quelque chose qui, espérait-il, allait sauver Elmira et Jason, leur éviter cette bataille intérieure, leur procurer une joie et une entente durables.

Alors que les amants flottaient, paisibles et insouciants entre deux étoiles naissantes, tandis qu’ils fusionnaient innocemment dans les bras d’Apra, il en profita pour semer dans leurs cœurs une petite graine, pas plus grande qu’un grain de sable, qui renfermait tous ses espoirs.

Il en avait préparé en nombre pour le cas où son rêve serait exaucé.

Pendant la valse amoureuse des deux héros l’essence vitale vint nourrir cette graine, qui bien vite grandit et s’épanouit en une fleur colorée.

 

 

Avant qu’ils ne rejoignent l’autre vie dans un extraordinaire voyage, Elmira et Jason se retournèrent ensemble sur ce qu’il était advenu d’eux.

Jason n’avait pas parcouru toutes les mers du monde, il avait renoncé à traverser quelques uns des nombreux océans, il avait laissé passer quelques jolies femmes qui l’avaient pourtant séduit, il avait combattu pour de justes causes et n’avait que rarement joué sa solde dans les tripots improvisés des champs de bataille. Et toujours ses voyages l’avaient ramené à bon port, dans les bras d’Elmira.

Elmira avait patiemment dédié les heures et les jours de longue attente à Jason, les mettant à profit pour élever affectueusement leurs enfants, apprendre la musique et le chant, distribuer aux nécessiteux ce trop-plein d’amour que produisait son cœur. Elle avait fini par admettre qu’aimer son Jason seulement, était ne pas aimer le monde.

L’un renonçant à avoir tous les plaisirs et l’autre renonçant à emprisonner le bel oiseau, ils avaient cultivé avec attention et patience la fleur fragile qu’ils avaient au cœur, la bouturant souvent. Grâce à elle, ensemble ou séparés, dans la pensée de l’autre comme dans ses bras, Jason et Elmira faisaient le voyage infini un discret sourire aux lèvres, chaque seconde, sans que jamais la porte vers l’autre monde ne leur soit fermée.

Pour dire à Apra leur immense gratitude, Jason et Elmira prénommèrent la fleur aux pétales délicat Sophia et enseignèrent à leur premier né l’art de sa culture. Leur fils fût plus tard connu sous le nom d’Anaxagore et leur fleur sous celui de sagesse.

L’ILLUSIONNISTE

telerik_edited_image(3)C’est un grand jeune homme vêtu tel un maharadja qui pénétra sur la petite scène improvisée. Pas de cape ni de chapeau, les invités de Lady Glodwin étaient extrêmement déçus.

Ses tours n’avaient rien d’extraordinaires, l’assemblée aurait dû s’ennuyer quelque peu, mais au contraire de cela chacun se sentait si bien en la présence de ce magicien, qu’un sourire, aussi rare que benêt, s’affichait sur les visages habituellement si opaques.

Le spectacle dura quelques quarante-cinq minutes qui passèrent comme l’éclair. Et c’est dans les rires et la chaleur que l’illusionniste traversa ce petit groupe bien campé, coupe de champagne à la main, dans le salon de lady Goldwin.

Autour de lui semblait flotter un cercle de verre invisible, que nul n’osait approcher et encore moins franchir. Après lui le silence s’imposait d’abord avec autorité puis, lorsqu’il s’éloignait, la vie reprenait, presque joyeuse pour ces gens d’un ordinaire si sérieux.

Il marqua, dans sa pérégrination, un premier arrêt devant Lady Goldwin, la maîtresse des lieux. Celle-là même qui l’introduirait, malgré elle, dans le monde de ceux qui comptait dans le Londres des années 30.

Contrôlé, le nez haut perché, comme en calcul constant, l’illusionniste en imposait ; mais ses yeux étaient doux et son regard se posa avec bienveillance sur cette femme souple et jolie, tenue dans une robe vieux rose, le sautoir à la mode godillant au milieu d’une poitrine de lait.

Lady Goldwin s’apprêtait à faire savoir à son magicien la grande déception qui était la sienne vu le ridicule de ses tours, quand elle s’entendit lui dire « Vous êtes fascinant et j’aurais grand plaisir à vous revoir ». Elle resta surprise, voire interdite et, alors qu’elle tentait de fuir, ses pieds, avancèrent comme poussés par une force supérieure à sa propre volonté et elle planta un baiser sur la joue du magicien.

 

Il avait ce don depuis l’enfance.

Son cœur était plus inflexible que le titane et la vie devait se plier à sa volonté ; les autres ne lui étaient que parasites à peine visibles et destinés seulement à servir ses desseins. Jamais il n’avait senti en lui d’autre émotion que celle de la jouissance de la malice, une fois son but atteint, une fois le mauvais tour joué. Mais la nature l’avait dotée, en contrepartie, d’un physique avenant, d’yeux enjôleurs et d’une voix suave.

Il devait tôt découvrir que tant que son cœur seraitdur, il aurait sur les autres un pouvoir extraordinaire et que plus il s’endurcirait, plus son pouvoir grandirait.

Il s’entraîna d’abord sur sa famille et ses proches, puis le champ d’exercice s’élargit avec ses professeurs et tous ceux qui croisaient son chemin. Il avait tant fait pleurer sa mère et les autres femmes de sa famille, que son cœur s’était refermé à jamais et qu’il était devenu incapable de la moindre empathie.

C’est dire que son don était allé croissant et, qu’aujourd’hui, il était, par sa seule présence et sans autre effort que de fixer les yeux sur lui, le plus efficace des sérums de vérité pour son interlocuteur. Il obtenait de tous ce qu’il désirait profondément.

On ne comptait plus les femmes ruinées et déshonorées qui s’étaient ôté la vie, les industriels qui le comptaient parmi leurs associés et les prêtres qui avaient frayé avec le diable lui-même.

Si quelqu’un avait pu ne pas être séduit par sa voix ou pris au filet de son regard hypnotique, assurément, il aurait ressenti un froid glacial à son abord, aurait tremblé d’effroi au contact de son souffle funeste et aurait fui aussi loin que possible la menace de ce magnifique manipulateur.

Au moment du départ des invités de Lady Goldwin, il avait parcouru sans encombre le grand salon du château et ne comptait déjà plus les proies saisies dans ses rets ; pénétrer dans ce milieu de pouvoir et tenir à porter de son esprit les grands de ce monde faisait trembler de plaisir la lèvre de l’illusionniste ; il pourrait soumettre des peuples entiers et n’allait pas s’épargner la moindre cruauté.

Dans l’embrasure de la porte ouvrant sur le balcon, il lui sembla apercevoir le pli d’une robe légère qu’il ne reconnaissait pas. Un hôte aurait échappé à son attention se dit-il en dirigeant ses pas lents et assurés vers le rideau qui s’animait à la brise du soir.

Lorsqu’il s’approcha de la silhouette accoudée à la balustrade, l’Illusionniste ne sentit d’abord qu’une écrasante chaleur, comme une fournaise. Sa réaction de recul fut contredite par une attirance définitive, une espèce de magnétisme auquel il n’avait pas pu résister.

Cependant que la très jeune fille se retournait, avertie par l’ombre menaçante du magicien qui se découpait à contre-jour sur le rideau, il sentit changer la pulsation de son cœur de reptile, sans comprendre.

Fort d’un parcours sans faute, monté sur le piédestal de sa parfaite réussite, juché haut sur les cadavres de celles qui l’avaient trop aimé et rehaussé de la fortune qu’elles lui avaient cédée, l’enchanteur ne doutait ni de ses charmes, ni de l’immense richesse qui se dégageait de la robe ouvragée, posée comme par négligence sur un corps gracile, à peine esquissé.

Un orage violent éclata à l’instant où leurs regards se croisèrent, le vent envola le rideau du balcon et le château fut brutalement plongé dans le noir.

Dans le silence qui suivit s’éleva un éclat de rire cristallin.

L’ensorceleur planta ses yeux brillants dans les deux billes d’un bleu profond qui lui faisaient face, amorçant de ses lèvres épaisses un sourire qui mourut dans un rictus ridicule.

Il tenta de dire quelques mots, ceux qui atteignent au cœur des femmes, mais sa voix s’endormit dans sa gorge. Et dans les yeux faits pour s’y noyer, il aperçut, d’abord indistinctement, un petit garçon aux cheveux frisés qui pleurait. Des femmes hurlant en se jetant dans le vide et des hommes armés de pistolets défilèrent dans les yeux miroirs. Un tas de cadavres monstrueux semblait déferler sur lui tandis qu’une sueur froide longeait l’épine de son dos vigoureux. Il avança sa main pour s’harnacher au bras gracieux d’un blanc de porcelaine que l’éclair avait dégagé de la nuit, mais toute volonté semblait l’avoir quitté et il resta là, courbé sous le poids des corps sans vie qui prenaient racine en lui.

 

 

 

To be continued

L’ETRANGE MANUSCRIT

WP_20140601_009Rien ni personne n’était parvenu à convaincre le roi Lazastel de sortir de sa chambre. Il s’y trouvait, seul, depuis trois longs hivers et seules ses lamentations incessantes assuraient valets, ministres et courtisans que leur roi était, sinon sain de corps et d’esprit, du moins encore en vie.

L’histoire du roi Lazastel courait monts et campagnes, formée et déformées par les oreilles qui l’entendaient et les bouches qui la répandaient, tant elle était hors du commun.

A la naissance du roi Lazastel, le royaume de Kalef était l’un des derniers territoires de l’est qui n’était pas sous la protection, ou la tyrannie, du Grand Nabhi. Il vivait dans la pauvreté et la peur, menacé par les armées nabhiennes et protégé par les immenses montagnes qui marquaient, à l’ouest, la frontière avec son voisin puissant et, au nord, par les chutes du fleuve Raflem.

Son ouverture sur la mer faisait de Kalef la terre de l’est la plus fréquentée par les marchands, et les nabhiens la convoitaient plus que toute autre, lui imposant, pour l’heure, un embargo des plus sévères. Aucun navire ne quittait les rives de Kalef, aucune voile ne froissait son horizon et nul n’entrait pas la mer dans le grand port de la sublime cité d’Arkanga.

Le grand Nabhi espérait ainsi étrangler le pays qu’il n’avait pu ni convaincre, ni conquérir.

Mais c’était sans compter sur l’indéfectible affection du peuple de Kalef pour son souverain, le roi, le grand roi Astagam, père de Lazastel.

Descendant d’une longue lignée de bons rois, soucieux du bien-être de leurs sujets, le roi Astagam avait su conserver unis paysans et vassaux, nobles et ecclésiastiques.

Après 20 ans d’un isolement total, il n’était pas une âme en ce royaume qui ne bénisse son bon roi, son ingéniosité pour nourrir son pays, sa pugnacité face aux menaces, sa bonne humeur face à l’adversité. La reine et lui avaient déjà 8 filles quand naquit le futur roi Lazastel.

L’enfant grandissait bien et promettait d’être bon et de jolie tournure. Déjà ses royals parents envoyaient aux royaumes alentours leurs messagers, afin qu’une reine à sa mesure lui soit promise.

La jeune Solil fût choisie et fût son épousée dès leur 12ème anniversaire.

Le couple, bien assorti, fût rapidement fertile et les espoirs du royaume de Kalef reposèrent tout entiers dans le giron prospère de la reine Solil, en qui chacun voyait le sauveur du destin du pays.

Solil avait, en effet, rapidement fait montre de grands pouvoirs en guérissant les malades, en nourrissant les affamés. Il émanait d’elle une bonté telle et une si pure compassion qu’une aura protectrice semblait repousser les invasions, les épidémies et mêmes les intempéries.

Sous le règne de Lazastel et Solil le royaume était florissant et joyeux. L’embargo lui-même n’était plus qu’un mot vidé de son sens, car des quatre coins du monde les émules de Solil accouraient par caravanes entières, tel un peuple bigaré qui se déversait depuis le col des grands monts vers Arkanga chargé de vivres et de mille biens précieux qu’il déposait aux pieds de la Belle reine.

Il en était fini de l’isolement, de la pauvreté, et c’est d’un œil insouciant et léger que le roi Lazastel observait son destin, lui le guerrier sans combat.

Le vieil homme boitait et il se prosterna humblement devant la reine Solil, un manuscrit relié de cuir à la main. La bénédiction de Solil, son regard attentif et la lumière de son sourire redressèrent l’homme sur ses jambes, tous deux vaillants désormais, tandis qu’il s’éloignait déjà pour céder sa place à d’autres pèlerins, quémandeurs de bienfaits.

Solil ne dormait plus, elle était fascinée par l’ouvrage de cuir craquelé. Elle s’impatientait du défilé des malades et des assoiffés de conseils, elle mangeait sans appétit et n’écoutait plus les suppliques ni les mots délicats de son bel époux.

Enfermée seule avec le manuscrit, son esprit lentement s’y attacha d’abord, puis s’y soumit pour, enfin, s’y oublier si sûrement, si inéluctablement, que bientôt les malades rentrèrent sur des civières ou moururent dans les rues d’Arkanga, venant s’ajouter aux centaines de cadavres jonchant les rues de la grande cité, victimes des malheureux conseils de la reine Solil, pâle et décharnée.

Un matin qu’ils attendaient, moins nombreux mais toujours convaincus, les mendiants de Solil entendirent une manière de rugissement, tel le hurlement de mille loups, parcourir le château puis rouler dans les rues et les ruelles d’Arkanga jusqu’à la mer qui s’en fit l’écho.

Le corps de Solil gisait au pied du pupitre sur lequel reposait le livre maudit, dont elle avait tourné la dernière page. Lazastel l’avait trouvée sans souffle et baisait sans relâche ses yeux grands ouverts, ces beaux yeux dorés qu’il avait tant aimés, refusant qu’on la touche et ordonnant qu’on le laisse seul avec sa femme.

Depuis trois hivers Lazastel demeurait enfermé, seul, dans le cabinet de lecture, aux côtés du cadavre chéri de la reine Solil, tout deux allongés aux pieds du pupitre. Le royaume semblait pris dans la glace, chacun n’osant plus parler ni bouger, le peuple entier retenait son souffle, ignorant ce qu’il adviendrait désormais du petit joyau de Kalef, abandonné par sa reine et ignoré par son roi.

Le conseil des ministres se réunissait, chaque jeudi, mais ni régence ni destitution n’avait pu être décidée. Restait peut être pour seul salut d’adresser au grand Nabhi une requête, de solliciter sa protection.

Par des moyens discrets le Grand Nabhi avait su tout des évènements survenus à la cour du roi Lazastel depuis sa naissance jusqu’au jour de la mort de sa reine. Il avait ri de la naïveté du roi Astagam, souri à l’intronisation du roi Lazastel et s’était étranglé de rage à la narration des miracles commis à la cour de Solil.

Nul poison, nulle arme, nul sortilège n’avait pu venir à bout de cette reine magnifique, dont la beauté et la bonté semblaient lever les foules. La menace bien vite était apparue à Nabhi, le Grand, dont le nom également se répandait sur le monde, mais qu’on ne répétait qu’avec effroi, tant son joug sur les peuples conquis avait créer de souffrances, tant la protection sur les peuples acquis avait coûté de richesses.

L’immense pouvoir de Nabhi se trouvait en échec, à cause d’une femme et d’un petit royaume minuscule, aux ridicules frontières et au peuple indigent. Convoquant les plus fins stratèges, soudoyant les plus habiles armuriers Nabhi ne pensait plus qu’à Kalef et sa reine. Anéantir ce royaume était au fil des ans devenu sa raison d’être.

Le grand Nabhi aurait dû mourir depuis fort longtemps, il avait survécu à tant de guerres et de printemps, mené aux cimetières épouses, enfants et bientôt petits et arrière-petits-enfants. Mais sa rageuse colère, sa haine absolue de Kalef, sa volonté définitive de détruire Solil lui semblaient un élixir d’immortalité.

Un vieillard fit sa cour au Grand Nabhi agacé. Il était porteur d’un manuscrit de cuir foncé, usé par les temps et aux pages jaunies par la lumière des bougies. Il sollicita avec entêtement l’audience du tyran, chaque jour, au lever du soleil durant plus de 9 lunes, sans exception. Nabhi finit par accepter d’écouter sa requête et fut rapidement convaincu de laisser partir le vieillard pour Kalef avec pour mission d’éliminer par tous moyens la reine Solil et d’être finalement récompensé et couvert d’or, de femmes et de pouvoir, une fois son œuvre accomplie.

Le Grand Nabhi avait oublié sa promesse et fit emprisonner son assassin, jusqu’au jour où la voix de Lazastel résonna dans le long couloir du château d’Arkanga jusqu’aux oreilles du grand Nabhi qui, sans désemparer, prit la mer et se présenta au large d’Arkanga, avec sa flotte, pour y être reçu avec crainte et déférence par le conseil des ministres de Kalef, et se voir remettre le sceau, le sceptre et les clés du royaume de Kalef.

Pour faire cesser les sanglots de Lazastel et le mettre aux fers, Nabhi fit enfoncer la porte du cabinet de lecture et y pénétra suivi d’une dizaine de soldats. Là gisait le corps de Lazastel étendu sur le flan de la reine aux yeux ouverts. Ils n’avaient pas bougé, mais se trouvaient, ainsi qu’ils avaient chutés, sans que le temps n’ait apparemment fait son œuvre et le grand Nabhi interdit ne put empêcher un mouvement de surprise à la vue de cette étrange scène, comme sculptée dans la pierre de l’éternité.

Les grands yeux de Solil étaient plantés dans ceux de Nabhi, pleins de reproches et d’étonnement. Ils semblaient l’interroger, fouiller le fond de ces entrailles bien nourries, explorer ce qui restait de son âme et tenter de pénétrer son cœur, pour comprendre.

Perdant toute velléité de vengeance devant tant d’étrangeté, Nabhi saisit le livre ouvert et ordonna qu’on referma les portes du cabinet, qu’on les scelle à jamais sur le couple royal, non sans les avoir dûment capitonnées avant.

Nabhi maigrissait visiblement, ses yeux se cernaient et son esprit paraissait s’absenter. Le tyran ne parvenait plus à s’intéresser à rien d’autre qu’au livre de cuir. Il écourtait les audiences et les conseils, et se refusait à partir en campagne. Il laissait à ses ministres le soin des visites aux pays de l’empire et rejoignait sa suite aussi souvent que possible.

Un matin, son chambellan découvrit le corps sans vie du grand Nabhi les yeux grands ouverts et figé, le livre ouvert sur la dernière page, entre ses mains crispées. Les obsèques de Nabhi furent dignes de son règne et les émissaires de Kalef qui y assistèrent ne purent pas dissimuler leur contentement.

Tandis que le corps de Nabhi retournait à la terre, celui de la reine Solil avait repris vie. Une ombre avait été aperçue, marchant devant les fenêtres du cabinet de lecture, et les pleurs de Lazastel avaient brutalement cessé. L’on avait démonté la porte du cabinet et découvert le roi et la reine, souriants, et visiblement en bonne santé.

Immédiatement la reine avait repris ses audiences. Les étrangers affluaient à nouveau et colportaient avec eux l’histoire de l’étrange mort du Grand Nabhi.

Ils racontaient qu’alors que son corps reposait dans la salle d’apparat, un vieillard richement vêtu et élégamment accompagné s’était approché avec solennité, et avait arraché des grandes mains du cadavre le manuscrit relié de cuir qui y était resté.

Alors qu’il s’éloignait d’un pas assuré, le chambellan l’avait retenu par la manche et interrogé avec crainte sur l’extraordinaire pouvoir du manuscrit.

Le vieillard avait hésité un instant, mais finalement promit au chambellan de lui raconter la nuit prochaine l’histoire de cet enchantement.

Un magicien connu avait rédigé le grimoire et l’avait couvert de l’histoire de sa vie. Il y narrait chacune des fabuleuses aventures qu’il avait vécues et y décrivaient non seulement les contrées lointaines qu’il avait visitées mais également les sortilèges, recettes et les formules magiques qu’il y avait appris.

Le manuscrit renfermait toute la magie connue depuis la nuit des temps, du plus doux élixir d’amour à la plus terrible des malédictions.

La veille de sa mort, le magicien, bien malheureux d’avoir à quitter le monde baigna sa plume dans son sang et pria les forces du mal de permettre sa résurrection. Il écrivit sa mort comme il avait écrit sa vie. Depuis, celui qui ouvre le manuscrit de cuir y trouve le récit de sa propre existence puis celui de sa fin ; il s’éteint lentement transmettant malgré lui au sorcier toute sa force vitale.

Le chambellan, interloqué, ne put retenir une dernière question. Comment la reine Solil avait pu revenir à la vie voilà ce qui, à ce stade de la narration, demeurant restait sans explication.

Le vieillard rit en précisant que bien naturellement le magicien n’avait que faire de plusieurs vies. C’est pourquoi Solil avait recouvré ses forces à mesure que Nabhi se perdait dans sa lecture. Que la vie de Solil l’avait rejointe, après que celle de Nabhi l’eut quittée.

Le chambellan fut sur le point d’arrêter le vieillard, afin de remettre le manuscrit à l’un quelconque des prisonniers du château et espérer ainsi ramener à la vie le grand Nabhi. Mais le vieillard, qui lut en lui, arrêta son geste et sa voix. Le regard glacial du vieux put mieux que toute explication signifier ses intentions, il assomma le chambellan d’un coup en pleine tempe, serra le manuscrit sous son bras et s’éloignât d’un pas rapide, disparaissant dans les longs couloirs du château.

Nul ne put jamais le retrouver.

Le grand Nabhi reposa pour l’éternité sous le mausolée où il fut enterré. La bonne reine Solil poursuivit longtemps son grand œuvre bien après que l’arrière-petit-fils de Nabhi en monarque éclairé ait signé la paix avec toutes les terres de l’ouest et de l’est.

Les bibliothèques s’emplirent de manuscrits à reliure de cuir que nul n’osait ouvrir de peur de ramener à la vie le plus grand des tyrans que le monde ait connu.

Il est dit que la légende se perdrait au fil de l’histoire et qu’un jour, quelque part, un ignorant ouvrirait le livre à nouveau. Souvenez-vous de l’étrange mort du Grand Nabhi si, d’aventure, vous découvrez un manuscrit relié de vieux cuir craquelé, sous une épaisse couche de poussière.

 

ADAM EVE ET LES MOTS

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Eve marchait d’un pas énergique et souple, rue de Paradis, pressée ou impatiente elle courait presque. Quand son portable sonna, elle quitta un instant des yeux la rue déserte et plongea la main dans son sac.

Assise sur le trottoir une seconde plus tard, le sac répandu sur le sol, le portable en morceaux et le fessier douloureux, elle leva les yeux en suivant la ligne des jambes qui sortaient de bottines un peu pointues qu’elle n’aimait pas.

Un costume bleu marine bien coupé, une ceinture élégante, une chemise blanche à col italien, un cou altier, une peau claire puis une lèvre ourlée, deux yeux noisette rehaussés de long cils et des cheveux ras qui promettaient d’être drus.

L’homme se penchait sur elle avec un air de se confondre en des excuses contredites par un sourire ironique.

D’une main ferme il releva une Eve groggy dont il enchâssa la taille de sa main large aux longs doigts.

Eve ne pesait rien. Une fois sur ses pieds elle vit que l’homme était grand, large d’épaules, fin de hanches et sportif.

Ses yeux s’ajustant au contrejour elle repéra des dents blanches et régulières.

Les yeux semblaient dire la douceur, les dents l’appétit, les lèvres le cynisme, tandis que l’homme ne disait rien. Aucun mot n’émanait de lui ni aucune expression corporelle ou aurique qui aurait permis au 6ème sens d’Eve de satisfaire une intuition. Mais Eve devait reprendre sa course et ramassa ses affaires puis tenta de remonter son téléphone qui résistait à toute réparation.

Elle se trouva de l’autre côté de la rue et assise devant un Nokia tout neuf dans un magasin de téléphone qui semblait être apparu par enchantement, toujours silencieuse dans l’écho de la voix chaude et profonde de l’homme qui en quatre mots avait commandé au vendeur un modèle de remplacement.

Eve en perdait déjà la souvenir quand elle se retrouva sur le trottoir parée à reprendre la route. Elle tendit à l’homme une main réflexe, tourna les talons et fut vite loin.

La fesse douloureuse et le téléphone confirmaient que ceci était bel et bien arrivé à une Eve humide de sa douche qui commençait à en douter quand elle avisa un message entrant sur son Nokia dernier cri.

Le numéro était inconnu, les mots avares en un “encore désolé. A” qui ébrouèrent les boucles d’Eve tandis qu’elle secouait la tête avec perplexité tout en se demandant s’il s’agissait d’un Antoine, Armand ou Anatole.

Le téléphone en mode “répondre”, Eve ne trouvait aucun mot qui, avec la même pertinence et la même brièveté, diraient à l’homme que le “encore” était de trop, qu’il avait oublié de se présenter, qu’elle s’étonnait qu’il ait subtilisé son numéro, enfin que de quel droit il lui écrivait. Elle frissonnait quand elle comprit que le téléphone était là depuis 30 minutes et elle perdue dans ses pensées assise au coin du lit enroulée dans une serviette humide.

OK était un mot laid elle opta pour un “OUI” énigmatique.

Le “vous ca va bien?” reçu 4 jours plus tard trouva la même réponse complétée 2 heures plus tard d’un “ET VOUS?” qui resta en suspens.

Quand elle reçut un lundi matin un “DINER VENDREDI 20 H CHEZ AUGUSTE DANS LE 7” Eve ne sut pas d’abord si elle était amusée ou agacée par ce texto sous forme d’injonction qui lui était une invitation inacceptable.

Le “C’EST OUI OU C’EST NON” du vendredi à 8 heures rappela à Eve cette semaine de questionnements incessants au sujet d’un inconnu entraperçu 3 semaines auparavant. Elle mâchouillait un “Quel goujat” en appuyant sur envoi pour un “Y” conforme à ses habitudes et aux antipodes des conseils de sa raison.

Ca commence bien cette histoire ruminait la voix dans la tête de Eve tandis que son cœur lui demandait “Mais quelle histoire d’abord?”….

Je m’appelle Adam dit l’homme en poussant la chaise qu’il avait offerte à Eve face à une table somptueuse, sans un bonsoir. La commande était déjà passée, la soirée, sinon, fût drôle, agréable. Lui un puits de science, d’intelligence, d’humour et de décontraction. Elle lumineuse et enjouée. Eve rapportait chacune de ses paroles à ses amies depuis le taxi dans lequel Adam l’avait installée en clôturant la soirée sur un “Nous sommes quittes désormais, je me suis fait pardonné” qui n’augurait rien en comparaison d’un “Un dernier verre quelque part?” ou d’un “A bientôt”.

A bien y réfléchir cependant cet Adam n’avait pas fait montre du moindre intérêt pour Eve, ni regard, ni posture qui puisse laisser penser qu’il l’eut trouvée jolie ou spirituelle. Une contenance polie et neutre, une éducation parfaite, un discours policé autant de signes qui n’ouvraient pas la porte sur demain.

Eve avait pourtant gardé le contact poussée par ses amies de sorte que de sms timides en sms nocturnes elle échangeait maintenant depuis quelques semaines une correspondance télégraphique fournie, intime, régulière avec un Adam qui ne répondait pas au téléphone et annulait leurs rendez-vous. Il lui parlait de ses conquêtes, de ses goûts pour les très belles femmes racées, de l’absence d’histoire sérieuse depuis toujours, de son incapacité à dormir avec une femme, de ses rêves de fonder une famille, de son espoir qu’il y ait quelque part celle à qui il pourrait tout donner,et acheter un pavillon coquet avec jardin. Autant de messages qui avaient semé dans le coeur de Eve fantasmes et curiosité, complexes mais surtout intérêt passionnel pour un amant sauvage, timide, convoité quelque chose comme l’homme idéal.

6 mois avaient passé depuis le dîner chez Auguste et les seuls contacts physiques entre Eve et Adam étaient nés du hasard au point que la peau d’Adam avait pour Eve tout du fruit défendu. Eve tentée tenta donc un rapprochement, un baiser volé qui se solda par un “PATIENCE” qui propulsa notre Eve en orbite tant ce qui est rare est cher, tant ce qui est loin et proche à la fois est précieux, tant l’absence attise l’attention et tant les lieux les plus communs mènent aisément vers la passion absolue.

Eve tomba éperdument amoureuse d’Adam et n’eut bientôt qu’une pensée: celle de lui appartenir corps et âme lui qui désormais dormait chez elle blotti contre son dos, lui murmurait des je t’aime enflammés, ne tarissait plus d’éloges sur sa beauté et avait cessé de butiner.

Il y avait bien ces week-ends d’absence, ces soirées esseulées et ces journées sans message. Mais Eve flottait au-dessus du sol, visitait des maisons en banlieue, se faisait belle pour son prince, refusant toute invitation juste au cas où….

Lorsque les amies de Eve purent la convaincre de venir dîner avec leur groupe, et que Viper raconta l’histoire qui lui avait valu près d’un an d’hospitalisation d’office à Ste Anne, Eve sentit monter le long de sa colonne vertébrale le frisson de l’intuition. Elle réalisa que depuis plusieurs mois Adam avait changé, qu’il n’avait pas répondu à ses messages depuis 3 semaines et avait déserté son lit depuis au moins 6.

Mais tandis que l’amoureuse éconduite contait l’histoire d’Eve, Eve comprit qu’au fond Adam n’avait jamais trompé aucune d’elles. Elle comprit également qu’Adam n’avait jamais dit que ce qu’elle voulait comprendre. Les mots d’Adam avaient librement tracé leur route vers le coeur d’Eve qui les avait attendus depuis toujours. Ces phrases sans je, ces phrases sans nous, ces généralités assénées par Adam étaient devenues des promesses, des engagements, les racines de l’attente, le visage de la chimère.

Il y avait toutes ces images plantées au sein d’Eve par tant de films, de livres, de publicités, ces images  éveillées par l’espoir puisé dans le langage de l’homme dont pourtant chaque geste disait une autre vérité.

Et Adam avait disparu, pour toujours, parce que cet Adam là n’avait jamais existé. Parce qu’il n’était que le personnage d’une pièce, une illusion, la projection sur une page blanche de l’amour idéalisé, un caméléon, personne, tout le monde.

Qui était Adam, l’Adam qu’Eve n’avait jamais connu? Que valait il cet homme caché derrière le voile des mots?

Eve su qu’elle ne pleurerait pas son amour perdu quand elle croqua dans sa pomme, courant rue de Paradis, passant sans y prêter attention devant une boutique de téléphone.